Dust Against Dust

14 sept. - 19 oct. 2019
“One of the inventors of the sewing machine didn’t patent it because of the way it would restructure labour. Another was almost killed by a mob. […]
 
My costs are low: 2-dollar fabric from Goodwill, patterns bought for 99 cents or less, notions found at estate sales for 1 or 3 dollars. I almost save money like this. The fabric still contains the hours of the lives, those of the farmers and shepherds and chemists and factory workers and truckers and salespeople and the first purchasers, the givers-away, who were probably women who sewed.”
 
— Anne Boyer, “Sewing”



De nombreux labeurs se superposent les uns sur les autres dans les dernières œuvres de Karen Kraven. De nombreux corps y laissent aussi la trace de leur présence ; ils ne sont pas apparents mais l’espace laissé par leur absence est là où l’œuvre se crée. La vie des objets remplace la vie de leurs fabricants.
 
L’élément central de l’exposition est une série de sculptures en tissu suspendues sur des supports faits sur mesure. Elles sont inspirées de patrons de couture Vogue des années soixante-dix ayant appartenus à la mère de Karen Kraven ; mais les dos nus et chemisiers attendus deviennent méconnaissables dans les volumes abstraits, importables mais indéniablement vestimentaires que Kraven a cousus en combinant les patrons et les chutes de tissu. Ces retailles élégamment reconstruites sont à la fois fragiles et imposantes, comme des emblèmes cérémonieux, quoiqu’elles soient trop abjectes pour être festives. Leurs assortiments de draps de soies délicatement confectionnés et leurs ouvertures non anatomiques donnent l’impression de corps abimés recousus avec des morceaux de lingerie voluptueuse, des ruines décoratives.
 
Même si les tissus n’ont pas été choisis délibérément pour correspondre aux illustrations des enveloppes de patrons, ils sont rétro, démodés mais chics, évoquant les êtres qui les ont touchés, passés et présents : de l’organza violet, du taffetas de polyester vert rubis, de la soie sauvage et un tartan brun. Ces patrons produits en série appartiennent à une époque où les vêtements cousus à la main étaient une occupation courante des femmes au foyer. Ici, le fait main est entremêlé de manière complexe avec l’industriel : les patrons, les tissus manufacturés provenant d’usines textiles anonymes, les supports en acier sur lesquels ils sont suspendus, etc.
 
Dans le reste de l’exposition, des photographies documentent des doubles intrigants: une bâche désagrégée retrouvée dans un abri et sa réplique achetée en magasin, défraichies de manière identique, sont capturées dans la même pose flottante. Les photographies de textiles sont un thème récurrent dans le travail de Kraven. Jusqu’alors, elle portait son attention sur la capacité des motifs et de la transparence à tromper et à exciter le regard, les références à la prestidigitation, au sport, aux jeux d’argent, à la contrefaçon, étant visuellement et intellectuellement éblouissantes. Ces œuvres récentes sont moins référencées, elles sont plus personnelles, plus subjectives. Plutôt qu’à l’œil, elles s’adressent au corps et à la main : porteurs, travailleurs, blessés.
 
Dans l’une des œuvres, la main apparait littéralement. C’est un autre double: Kraven a répliqué le patron utilisé pour créer ses sculptures sur du papier de tissu japonais coupé. Le patron est accroché au mur par des épingles en bronze moulées dans la forme des vingt-sept os de la main. Cet acte de démembrement (la main brisée en éléments squelettiques décoratifs, placés consciencieusement pour s’atteler à la tache) fait écho aux douze aiguilles d’acier de trois pieds de long semblables à des armes éparpillées à travers la galerie. Fabriqués dans un garage de quartier, ces outils de coutures démesurés se situent quelque part entre l’industriel et l’artisanal.
 
Qu’est-ce que cela ajoute de savoir que le Zayde de Kraven a travaillé dans l’industrie textile de Winnipeg et que son défunt père a tenu une usine de chandail à Stratford, ON – ou que sa mère a étudié la mode et a travaillé comme mannequin ? Le deuil est personnel et les objets n’apparaissent pas avec la marque des larmes consacrées à leur production. La joie de l’artisanat, comme les plaisirs du magasinage, est rarement dénuée de culpabilité. Peut-on faire un monument à partir de reçus jetés ?

Traduction d'un texte de Saelan Twerdy

Karen Kraven détient une Maîtrise en beaux-arts de l’Université Concordia (Montréal, QC). Elle a récemment présenté des expositions solos à NADA House (Governors Island, NYC); au Toronto Sculpture Garden (Toronto, ON); à la Fonderie Darling (Montréal, QC); à 8-11 (Toronto, ON); à Mercer Union (Toronto, ON) ainsi qu’à l’Institute of Contemporary Art (Portland, ME). Ses œuvres ont également été exposées  dans des expositions de groupe à MKG127 (Toronto, ON); à 17/18, Ambassade de République tchèque (Ottawa, ON); à La Friche la Belle de Mai (Marseille, FR); à la Power Plant (Toronto, ON); à Clint Roenisch Gallery (Toronto, ON) et à la galerie Leonard et Bina Ellen (Montréal, QC).