L’ANGOISSE

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1.EXTÉRIEUR

SF, surveillant la cour intérieure d’un air grave, prend de longues gorgées de son smoothie à la paille. F, amusé, lance des pierres ornementales sur des lézards au soleil. 

 

SF

C’est impossible.

 

 F

Tout est possible.

 

 SF

Justement. Tout n’est pas possible.

 

F

 (soupirant)

 

SF

 (chuchotant, contrariée)

Tu peux pas juste dire tout ce que tu veux et t’attendre à ce que je—

 

F

 (interrompant SF)

Oui je peux.

 2.SALLE DE BAINS DES HOMMES, 2ÈME ÉTAGE 

On entend la voix de PHILIP dans l’aire commune de la salle de bains, ses souliers de cuir noir et son pantalon en laine feutrée autour des  chevilles, visibles dans l’interstice entre le sol et la porte de l’avant-dernière cabine.

 

PHILIP

 (impatiemment)

Karen

 

KAREN, on présume, répond à PHILIP, on présume, sur son cellulaire. On perçoit la voix de KAREN comme du charabia contrarié/agité. On entend PHILIP dérouler du papier de toilette et il ajuste sa position dans la cabine, discernable dans l’écart sol/porte.

 

PHILIP(CONT.)

Karen, s’il te plaît… j’ai fait très attention.

 

Sous la porte, on entrevoit PHILIP qui semble se lever et faire face au  bol de toilette.

 

PHILIP(CONT.)

Honnêtement, Karen, ça n’a pas de sens pour moi, ça.

 

On entrevoit la main de PHILIP sous la porte saisir son pantalon et le tirer vers le haut. On l’entend remonter la fermeture éclair.

 

 PHILIP(CONT.)

 (à voix forte)

S’ils ont l’air des bons et que tu crois que c’est les bons alors—

 

On entend la chasse d’eau. La voix de PHILIP est indéchiffrable jusqu’à ce que l’eau ait fini de couler.  

 

 PHILIP(CONT.)

 (paniqué)

À moins que… oh mon dieu Karen. Ça recommence.

 

HOMME 2, vêtu d’un complet bleu foncé ayant l’air d’avoir été choisi par quelqu’un d’autre, entre dans la salle de bains et se dirige vers la cabine la plus proche. Il y entre à reculons et ferme la porte sans bruit.  

PHILIP(CONT.)

 (chuchotant)

Karen… Karen, es-tu là? Touches-y pas, Karen.

 

On entrevoit HOMME 2 ramper lentement sous la structure, vers la cabine qui abrite PHILIP.

 

PHILIP(CONT.)

 (affolé)

Cours, Karen.

 

3. SALLE DE CONFÉRENCE, 4ÈME ÉTAGE

Une grande table ovale avec 16 chaises se trouve au milieu de la pièce. Un grand panier au centre de la table déborde de fruits visiblement faux. JUDITH, vêtue d’un tailleur deux pièces couleur prune, entre par la gauche par la porte en verre. Elle porte des écouteurs bluetooth.

 

JUDITH

  (fredonnant et murmurant par moments les paroles de ‘In My Eyes’ de Minor Threat) 

You tell me you like the taste…

 

 JUDITH examine le contenu du bol de fruits.

JUDITH (CONT.)

…You just think it looks cool…

 

JUDITH choisit une pomme Red Delicious éclatante, la cueillant au sommet de la pile.

 

JUDITH (CONT.)

…You tell me it's only natural…

 

JUDITH se dirige à grandes enjambées vers le bar, où l’attend une poubelle en métal étincelante.

 

JUDITH (CONT.)

…Did…(fredonnant)…get it?…

 

JUDITH tapote la poubelle de son talon haut, la lumière qui entre par la fenêtre la fait scintiller, aveuglant momentanément les spectateurs.

 

JUDITH (CONT.)

…that nothing matters…You're just fucking scared…

 

JUDITH extirpe lentement de sa ceinture un coupe-papier en or. La lumière qui entre par la fenêtre le fait scintiller, aveuglant momentanément les spectateurs.

 

JUDITH (CONT.)

…You tell me that I'm better…

 

JUDITH épluche la Red Delicious avec le couteau à papier. La pelure de la pomme tombe en un long morceau en spirale vers la bouche de poubelle. La chair exposée de la pomme est extrêmement blanche.   

 

JUDITH (CONT.)

…You tell me that I make no difference…

 

La pelure en boudin se détache de la pomme et tombe sans bruit dans la poubelle.

 

JUDITH (CONT.)

…At least I'm fucking tryyyying…

(Plus fort et vers la salle)

 What the fuck have you done?

 

JUDITH sort de la salle en tenant le coupe-papier et sa pomme nue. On peut encore l’entendre fredonner dans le couloir quand PHILIP entre avant que la porte se referme. Il se rend directement à la corbeille brillante en métal, se penche immédiatement et enfonce son bras dedans. Quand il se relève, le bras tendu, il tient le ressort de pelure de pomme. Il le replie sur lui-même dans ses mains, en faisant une forme plus ou moins ronde, pomme-esque. On l’entend croquer dans la boule de pelure et renifler en sortant de la pièce.

 

 

4. TOÎT DE L’ÉDIFICE

Crépuscule. TOÎT baigné d’une lumière verdâtre, source inconnue. On entend le son d’un vent violent, mais l’air est inerte à l’intérieur du périmètre du TOÎT. On peut observer des débris tournoyer autour, à coté, et au dessus du TOÎT, mais une couche épaisse de poussière s’est installée sur les occupants du TOÎT. Une chaise de bureau délabrée partiellement couverte de lichen tourne lentement sur elle-même vers la droite. Quelque chose qui pourrait être une araignée mais est trop gros pour l’être rampe sur un coussin de fauteuil abandonné qui semble respirer. Une bouteille d’eau en plastique apparemment vide siffle doucement. Une fougère brune et crispée est allongée sur le côté, visiblement morte. Un amas de terre ceint ses racines, comme s’il y avait eu jadis un pot de fleur qui la tenait. La terre est humide et semble nourrissante, les racines sont robustes et poussent rapidement, et étranglent présentement un sac en plastique réutilisable depuis les derniers cent ans. 

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Les œuvres de neuf artistes sont ici rassemblées pour imaginer une vision post apocalyptique objective, ou en partie, à quoi ressemblerait un bunker post humanité. Dans ces espaces se trouve une archive composée de produits naturels et fabriqués, formée après avoir échappé à tout et à rien, après avoir évolué et s’être d’adapté à son environnement. Les plantes mutent et prospèrent, transcendant leurs rôles serviles de nourriture et de décoration. Les meubles, les électroménagers, l’architecture et les installations développent leurs propres désirs et ignorent leur raison d’être utilitaire. La pièce elle-même vit et meurt, bienheureuse dans l’ignorance de son origine et de sa fonction.


L’exposition repose sur les différences entre la science-fiction et le fantastique, les projections du futur versus les histoires venues d’une autre réalité. Feeling of Dread constitue une approche flexible de la réalité d’un objet dans une pièce en science-fiction, de la croyance qu’une idée peut prouver n’importe quoi, et de cette occasion de mieux comprendre ces œuvres multi genres.

Organisée par Woobie Bogus & John-Elio Reitman