Maghrib

6 juin - 6 juil. 2019

Durant l’enfance de Shaan Syed, la même rencontre rituelle se produisait chaque soir : une prière et un silence absolu à travers la maison. Son père, souhaitant que son fils unique grandisse avec un aspect de la culture islamique, lui faisait effectuer l’une des cinq prières quotidiennes. “Maghrib”, prière qui se déroule après le coucher du soleil quand le ciel est à son plus rose, signifie « à l’ouest » pour indiquer la direction vers la Mecque, là où le soleil se couche. Cet orange ardent se retrouve dans les nouveaux tableaux que Syed a commencé lors d’une résidence de trois mois au Bemis Center for Contemporary Arts de Omaha dans le Nebraska en 2018. La couleur est en fait un rose avec des touches de rouge donnant la perception d’un orange intense. Les couleurs jouent sur l’instabilité et rebondissent lorsque nous essayons d’y distinguer les détails des tableaux. Il y a des entailles et des griffonnages, des moments où les lignes deviennent langage, possiblement de l’arabe (comme dans les œuvres précédentes de Syed), ou lorsque la couche de couleur sous-jacente s'immisce et nous pouvons alors voir l’« orange » à travers le blanc ou à travers le pigment ocre incrusté de sable. L’expérience de la complexité du “push-pull” – en référence à la technique de Hans Hofmann – où l’on se demande si les blancs ont été taillés à partir de l’orange-rose ou vice versa, est intensifié par la présence des coups de pinceaux qui impliquent des mouvements rapides et une sensation de physicalité. Le questionnement critique de l’abstraction dans la tradition de la peinture à l’huile fait par Syed considère la pratique de la peinture comme un paradoxe de l’addition et de la soustraction : un processus d’ajout de matériaux sur la surface dans le but de se révéler métaphoriquement.

Dans les trois tableaux nommés Qibla – direction vers laquelle les fidèles se tournent pour la prière – la ligne d’horizon, créée par l’envers de la couture des toiles cousues ensembles, se démultiplie. La couture ainsi exposée perturbe la surface, joue avec la continuité de la forme et divise la toile en sections. Le motif central du minaret approfondi cette division binaire entre les deux côtés ou moitiés qui s’assemblent et apparaît comme l’entre-deux de deux structures, ou d’une structure séparée en deux. Syed ne peut dire ce qui est apparu en premier, le motif en escalier ou la réalisation que ces escaliers sont les marches d’un minaret – et notamment du minaret en spirale de la Grande Mosquée de Samarra en Irak, minaret à la structure hélicoïdale mais qui apparaît de loin comme surface plane. Pendant la prière du soir, la radio et la télévision n’étaient pas permises dans la maison – l’architecture des minarets possède cependant une relation inhérente au son, les minarets étant construits pour l’appel à la prière (Adhan) du muezzin, son mélodique qui résonne cinq fois par jour.

Le motif en escalier du minaret agit comme un symbole de l’islam en tant que religion et culture, symbole que Syed approche avec une perspective séculaire. De manière structurelle, le motif représente un ancrage dans l’image mais également une abstraction qui se libère de la trajectoire linéaire de l’abstraction occidentale, en étant ancré dans le langage visuel d’une culture qui a employé l’aniconisme depuis des siècles à travers les signes, le langage et la géométrie. La qualité graphique des tableaux de Syed évoque l’œuvre de l’artiste marocain Mohamed Melehi (né en 1936) mais résonne également avec les préoccupations de l’artiste allemand Blinky Palermo (1943-1977) et ses tableaux de tissu qui engagent la forme et la couleur. Ce va-et-vient entre les références peut se retrouver dans les tableaux de Syed qui jouent avec le binaire et le va-et-vient entre les cultures – une représentation littérale de son père pakistanais musulman et de sa mère anglaise protestante. L’enfance rejetant toute rigueur et discipline, la prière du soir quotidienne –Maghrib – a, malgré tout, influencée la façon de penser et la perspective de Syed pour cette nouvelle série de tableaux : de l’est, regardant vers l’ouest. 

Traduction d’un texte de Swapnaa Tamhane


 

Shaan Syed est né à Toronto (1975), il vit et travaille à Londres, GB. Syed détient un baccalauréat en beaux-arts de l’OCAD à Toronto et une maîtrise en beaux-arts du Goldsmiths College à Londres. Syed a présenté plusieurs expositions solos notamment I & I à la Kunsthalle Winterthur, Suisse; Licking Forward Tangerine à noshowspace, Londres; et CAPITAL! à la Galerie Michael Janssen, Berlin. Il a participé à de nombreuses expositons de groupe dont The Other Side à la Power Plant, Toronto; Here au Musée Aga Khan, Toronto; Sam Windett and Shaan Syed à Patrick De Brock, Knokke; Manuel Graf and Shaan Syed à Herrmann Germann Contemporary, Zurich; John Moores Painting Prize 2016, Liverpool; et The Violet Crab à la David Roberts Art Foundation, Londres. Syed été finaliste du Concours de la peinture canadienne de RBC en 2001, 2003 et 2004 et a été nominé pour le Prix Sobey pour les arts en 2004. Il a reçu des prix et des bourses de la Fondation Pollock-Krasner, de l’Elephant Trust UK, du Arts Council England, du Conseil des arts du Canada, et de Jerwood Contemporary Painters UK. En 2018/19, Syed a géré le projet Aqbar dans un espace temporaire de l’East London où il a invité ces pairs londoniens à montrer un tableau par exposition.