sunrise it crystallize

11 juil. - 10 août 2019

Une annonce joue à la radio.

Éliminez le bruit. Éliminez la texture. Les détails. L’agression de la couleur. Laissez vos lunettes chez vous. Laissez les contours se flouter et plongez dans le bonheur de la répétition ! Maintenant et pour un temps limité…

Le monde et son constant bombardement de stimuli est devenu difficile à déchiffrer, c’est là que l’abstraction de Marlon Kroll entre en jeu. Elle traduit les contours du monde en des formes simples pour que nous puissions mieux les appréhender.

Les tableaux de Kroll ne sont pas très éloignés des illusions d’optiques de notre enfance. Le vase qui était en fait deux visages. Ou les deux visages qui deviennent un vase. Un lapin qui se transforme en sorcière et vice versa. Il fallait jouer avec la netteté de notre vision pour découvrir la figure cachée, mais une fois révélée, celle-ci devenait omniprésente.   

Ces images ambiguës nous ont appris à regarder, à comprendre que des dualités peuvent être nuancées et déconstruites. Que ce que nous voyons à la surface peut facilement être autre chose si l’on prend le temps de l’observer avec attention. Elles nous ont appris que les formes se répètent, se démultiplient simultanément. Un papillon peut également être une oreille. 

La première fois que j’ai vu les œuvres de Kroll en personne, j’ai pensé me trouver en face de peintures à l’huile jusqu’à ce que Marlon me corrige, souriant gentiment à ma surprise – j’imagine que cette conversation est courante pour lui. En réalité, les tableaux de Kroll sont composés de milliers de lignes de crayons de couleur. Tout comme lorsque j’ai regardé deux visages et vu un vase, les tableaux – dessins ? – de Kroll ne sont pas ce qu’ils semblent être à première vue, le medium de ses œuvres est ambigu. Les formes présentes dans ses tableaux requièrent également un regard attentif et une vision floutée, un acte qui peut paraître paradoxal mais dont découlent de nombreuses découvertes. Les œuvres de Kroll nous offrent la capacité de voir la réalité qui se trouve juste à l’extérieur de notre champ de vision.

Les tableaux de Kroll sont troublants, étant deux choses à la fois. Est-ce que la pomme se transforme en oreille ou bien en papillon ? Ou simplement en une invention abstraite ? Les trois à la fois ? Ni l’un ni l’autre ? Regardez avec attention et les figures cachées émergeront. Des draps froissés prennent la forme de bourrelets.

***

J’ai récemment commencé à écouter du bruit rose – un signal au contenu fréquentiel similaire au bruit blanc mais plus lisse – de manière presque constante pour éliminer le bruit.

En obstruant l’un de mes sens, je navigue mieux dans le monde. Ce son fabriqué rappelle le bourdonnement d’une mouche, le chant des cigales ou le flot constant de circulation à ma fenêtre. Laissez les contours se flouter et plongez dans le bonheur de la répétition ! Les voitures passent toute la nuit, ne dormant apparemment jamais. Pour l’exposition de Kroll à Parisian Laundry, la pièce est remplie de bruit jaune. Les bruits indistincts remplissent les oreilles des visiteurs, leur permettant ainsi de mieux voir.

Le travail de Kroll est intrinsèquement lié à l’écrivain Franz Kafka, l’Odradek, la créature poreuse de Kafka dans « Le souci du père de famille », semble résonner à travers l’exposition. Kafka la décrit ainsi : « On dirait d’abord une bobine de fil plate en forme d’étoile, c’est un fait qu’il semble être vraiment couvert de fils, même si en vérité il ne peut s’agir que de bouts de fil de différentes sortes et couleurs, bouts de fil déchirés, anciens, noués ensemble mais aussi entremêlés. Cependant, ce n’est pas qu’une bobine, car du milieu de l’étoile ressort une tige transversale, et à cette tige se joint une autre dans l’angle droit. ». Les tableaux de Kroll en basculant d’une forme à l’autre créent le néant. Ses sculptures, elles aussi, se rejoignent pour former un Odradek. Les débris ramassés par Kroll au bord de la route ont droit à une nouvelle vie sous forme d’assemblages indéfinissables – des tests de Rorschach en 3D.

Des fils d’écouteurs, des bouts de cordes, la poignée d’un balai, tous s’assemblent dans le travail de Kroll pour créer une abstraction d’objets du quotidien. Dans un coup de théâtre à la Frankenstein, nous découvrons que l’Odradek de Kafka peut parler, Il est vivant ! Il est vivant ! Les peintures et les sculptures de Kroll sont à la fois vivantes et impossible à identifier de manière définitive.

Je pense à toutes les choses dont le travail de Kroll sont des métaphores comme les mots qui ont la même sonorité mais des définitions différentes, les sosies, les lignes de productions qui produisent le même produit en continu. La répétition nous alerte sur l’absurdité de la forme de la même manière que les mots perdent leurs sens quand ils sont répétés inlassablement. Les tableaux de Kroll sont à la fois sérieux et ludiques. Cela dépend juste de la façon dont vous les regardez.

Traduction d'un texte de Tatum Dooley

 


Marlon Kroll est un artiste canadien-allemand, basé à Montréal. Il détient un baccalauréat en beaux-arts de l'Université Concordia à Montréal. Kroll a récemment présenté une exposition solo, Thirsty Things , à la galerie Clint Roenisch, Toronto (ON). Son travail a également été exposé dans de nombreuses expositions de groupe dont Gesture of Comfort, Galerie Antoine Ertaskiran, Montréal (QC); Whose line is it anyway?, 8eleven, Toronto (ON); Summer, Galerie René Blouin, Montréal (QC); Hopping The Twig, Calaboose, Montréal (QC). Le travail de Marlon Kroll est actuellement exposé à Interstate Projects, New York (NY) dans l'exposition de groupe Red Sky at Morning présentée par Calaboose. est l’un des neuf artistes lauréats du programme d’Ateliers Montréalais 2019-2022 de la Fonderie Darling à Montréal.